Contretemps

Vendredi 14 octobre 2016

 

Après 11 jours de mer, prévus 5 à 7 à la base, les gens bêtes deviennent plus bêtes mais les gens intelligents ne deviennent pas plus intelligents !

 

Chaque remarque fait mouche, les susceptibilités s’accruent et la moindre personne qui ose dire : « oui mais moi j’ai fait ça », se fait rembarrer très très fort mentalement par tous les autres. Tellement fort qu’on peut lire sur les visages : « tu fais chier, tu crois pas que moi aussi j’ai fait ça et puis ça aussi ! » , « Moi aussi je suis fatigué ! »

 

Et c’est à ce moment que Corentin répond avec sa petite voix qui monte dans les aigus d’un garçon de 5 ans fatigué : « Non ! Je suis pas fatigué ! »

 

Le mot le plus précis pour nous décrire serait plutôt de l’ordre de l’épuisement. Un moral dans les chaussettes qui sont humides et bien rangées au fond du sac de linge sale. Parce qu’on se rapproche de l’équateur quand même. Presque plus besoin de la veste. Non, ce dont on a le plus besoin, c’est d’une bonne nuit complète de sommeil. On s’imagine fouler des terres nouvelles et se prélasser sur des plages de sable blanc. De plus en plus souvent, quand on voit les nuages bas, on les confond avec la terre.

 

Mais non, ce n’est toujours pas elle. On en était proche pourtant, plus que 150 nm. Et puis les vents ont forci dans la mauvaise direction. Une tempête s’annonçait et nous on allait au prés serré. Alors quoi ! On y va !  Madère, il paraît que c’est magnifique. Déjà qu’on n'a pas tout à fait profité du Portugal ! Vigo (Espagne), Porto, Lisbonne ? Elles nous sont bien passées sous le nez, ces villes, où on rêvait de prendre un petit déjeuner tranquille, en flânant dans les rues au son du fado. Dans le cul Lulu les journées découvertes le long de la côte Atlantique.

 

Mais c’est pas grave, y’a Madère en ligne de mire, et nous c’est notre escale tant attendue sur ce parcours. Et voilà t’y pas qu’on nous l’enlève aussi ! Alors je peux vous dire que ça pétarade dans les caboches. Y’en a des crises de nerfs intérieures, qui se contiennent encore de justesse. Plus que deux jours. C’est rien deux jours, quand ton rêve de Robinson Crusöé, ta soif de découverte, vient de te passer à l’Ouest sans que tu puisses même l’apercevoir.

 

Et puis ça nous fera une dizaine de jours supplémentaires aux Canaries. C’est pas comme si c’était l’archipel où, vraiment, si on y avait pas été, ça nous aurait pas dérangé. On avait même fait un planning où elle serait passée inaperçue, si y’avait pas un ami du capitaine qui avait prévu de venir le rejoindre là-bas quelques jours. En terme plus concret, on y arrive plus tôt, mais on en repartira pas plus tôt !

 

Bon, tout est relatif, on y est pas encore. Parce que faut bien préciser qu’on a dû descendre le génois à cause de l’enrouleur devenu défectueux. Problème résolu mais génois pas remonté à temps. Alors à la place on a mis un petit foc qui a fini par se déchirer après une nuit. Faut dire que les vents étaient tellement forts qu’on frisait la tempête. Donc impossible de mettre le grand foc. Trop de voilure. Le Spi n’en parlons pas. Voilà aussi pourquoi le capitaine a pris la décision d’oublier Madère et d’aller vers le Sud. Prendre les vents dans le cul plutôt que de face, c’est quand même beaucoup plus confort, voire même sécure, et surtout on avance, on reste pas dans le bouillon.

Alors on a remis le grand foc. Il faut préciser que lui aussi il n’est pas très en forme, mais bon on fait quand même une moyenne de 6,5 nœuds. Avec des jolies pointes à 8. La vitesse c’est grisant, ça fait plaisir. Certes, mais quand pendant la nuit une petite rafale à 30 nœuds apparents, donc un bon 37 réel te chatouille le Petit Prince, tu fais pas le malin. C’est que dans ces moments-là, la barre c’est plus tout à fait toi qui la diriges. Ca ne dure pas mais disons que sur des nerfs à vifs, c’est plutôt corrosif.

 

C’est du passé, n’en parlons plus. Il est 3h21 du matin, le pilote nous conduit plus ou moins de façon stable. Faut pas lui en vouloir on lui a réduit délibérement ses capacités. C’est qu’il consomme de l’énergie ce petit ! Et ici y’a pas encore tout le matos qui fonctionne. On attend le SAV de l’éolienne. Il faut choisir : conduire ou vomir. La deuxième option est la plus répandue. Au sens figuré bien entendu. Disons que la trajectoire n’est pas optimale mais vu nos états de fatigue, c’est pas dit qu’on soit beaucoup plus performant. C’est une façon d’économiser des forces.

 

Et puis maintenant on peut vous citer une bonne dizaine d’étoiles et de constellations. Si ça c’est pas la classe !

 

Allez sur les conseils d’Orion, je reprends ma veille.

 

Bonne nuit

 

 

 

 

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